Chroniques de Pertuis

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Chronique 5 - « Le quartier Saint Pierre. »


Le quartier Saint-Pierre s’ouvre à la modernité.



e percement de la rue François Morel

L’époque :

Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.
Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.

Vue de la rue François Morel

© 2005-2007 Photo Mr Raymond Gibert.


Pertuis, 18 février 1865.



ans la salle du conseil municipal, le maire, M Charles Edouard Lançon, s’apprête à exposer aux conseillers réunis, le compte-rendu des travaux d’une commission désignée le 8 août 1863. Dix-huit mois durant, ce groupe avait élaboré le projet de percement d’une rue qui relierait le quartier St Pierre (le plus grand et le plus peuplé de la ville) à la place du Marché.

Mais écoutons M le Maire :

« Messieurs,
Depuis longtemps, de nombreuses et justes réclamations ont été adressées sous votre administration, soit sous les administrations précédentes (sic) par les habitants du quartier dit Saint Pierre ; elles avaient pour objet de demander la création d’une voie large et commode pour desservir ledit quartier.

Vous savez combien ces réclamations sont fondées ; vous connaissez l’état des rues de ce quartier : elles sont toutes tortueuses et tellement étroites que la circulation n’y est possible que pour les charrettes en un seul collier, et que de nombreux et regrétables (sic) accidents s’y sont produits lorsque deux voitures s’y sont rencontrées et il faut le dire, s’il est un quartier qui ait le plus besoin de voies faciles, c’est le quartier Saint Pierre, puisque il est habité presque exclusivement par nos cultivateurs qui, chaque jour, transportent vers leurs champs les engrais nécessaires et en retournent les récoltes… »




r Le Maire le confirmait : 9 siècles avaient passé et le quartier abritait toujours une grande partie des agriculteurs du terroir. Aussi, son paysage urbain, s’était-il peu modifié. Les petits « casals » du début avaient laissé place à un grand nombre de maisons paysannes toujours présentes. Si au 18ème siècle la Révolution apporta quelques transformations, celles-ci concernèrent essentiellement le patrimoine bâti religieux aliéné, transformé, voire détruit.

Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.
Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.

Vue de la rue François Morel

Photo Gaillandre


En cette année 1865, la municipalité avait l’intention de démontrer que pérennisation ne serait pas synonyme d’immobilisme !

Une France en mutation



u 19ème siècle, la France entra dans la modernité ! Cette entrée s’accompagna d’un élan industriel, commercial et urbaniste. Lors des soixante années qui suivirent, cet essor s’amplifia irrésistiblement



000 habitants en 1800, 4250 en 1836, 4959 en 1857, Pertuis, promu chef-lieu de canton, enregistra un net accroissement de sa population. A travers la ville, des chantiers d’envergure se succédèrent. Les Pertuisiens perçaient, élargissaient, abattaient, édifiaient, embellissaient. Entre 1800 et 1869, de spectaculaires travaux créèrent une longue et large artère rectiligne traversant notre ville du sud au nord. L’implantation de structures modernes modifia le visage de notre cité et de son terroir. En l’espace de quelques années, Pertuis fut doté d’un pont franchissant la Durance, d’une gare et sa ligne de chemin de fer, d’un réseau routier amélioré, de l’éclairage au gaz, du télégraphe, de greniers publics… Le 18 novembre 1854, un décret du « Ministre secrétaire D’Etat au département de l’agriculture, du commerce et des travaux publics » autorisa la constitution d’un syndicat des d’arrosants de Villelaure, Cadenet, Puyvert, Pertuis sous le nom de « Société du Canal de Cadenet » ayant pour mission d’établir et d’exploiter un canal destiné à arroser, au moyen des eaux dérivées de la Durance, les territoires des communes ci-dessus mentionnées. M Edouard Lançon en fut l’un des directeurs…

Vue de la rue François Morel.
Vue de la rue François Morel.

La gare

Photo Gaillandre




ouvent, les ambitieux projets des architectes et urbanistes de l’époque mirent en avant l’argument de l’esthétisme. M Lançon ne manqua pas d’y faire référence dans la suite de son discours. Sage précaution. Avec la spéculation foncière, on reprocha à ces grands travaux haussmanniens, la brutalité de traitement du bâti existant jugé désuet voire encombrant. Que pesait l’écrin contraignant légué par nos ancêtres, face à des arguments économiques fort tentants. Mais, les municipalités pouvaient-elles s’opposer à ces profondes mutations sans courir le risque de l’isolement ?

La France à l’image de l’Angleterre sa rivale, opérait « sa révolution industrielle » et oeuvrait à améliorer la diffusion de sa production. Au sud de Pertuis, Marseille jouait un rôle de premier plan dans le commerce international grâce au développement des grands moyens de transport maritime. Ses mutations industrielles, sociales et urbanistiques étaient ressenties dans l’arrière pays provençal.

Dans son discours le maire ne mentionna que la difficulté de circulation des charrettes, mais pouvait-il ignore les récentes avancées de l’agriculture et du matériel agricole ? Avancées qui pénètreraient immanquablement dans la Provence intérieure.

En 1851, on commence à appliquer la vapeur au labourage ; la moissonneuse de Mac Cormick et la faucheuse de Wood passent en Europe, la première en 1852, la seconde en 1853 ; les batteuses actionnées par les chevaux puis par des locomobiles commencent à remplacer le fléau. ».(Quillet). Si les grosses charrettes ne pouvaient se déplacer dans le quartier de St Pierre, qu’en serait-il pour les véhicules modernes ?

Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.
Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.

Les Greniers place du 4 Septembre

Photo Gaillandre


L’enclavement du quartier Saint-Pierre.



ombien étaient justifiées, les réclamations des habitants! Journellement, ils déploraient l’inadaptation des structures urbaines et l’enclavement, source de contraintes et préjudices.



plusieurs voies étroites et tortueuses, la municipalité projetait de substituer une seule, large et rectiligne. Mais cette rue mutilerait, détruirait, du bâti existant. C’était inéluctable : les phases successives d’agrandissement avaient ignoré les lignes droites et les intersections perpendiculaires. Devant la dimension et la complexité de la tâche, la municipalité avait donc octroyé plus d’une année de réflexion à la commission nommée.

La difficulté de l’entreprise provenait de la présence, entre le quartier et la place du Marché, d’une barre de maisons accolées. Elle obligeait ceux qui gagnaient le nord de la ville depuis la place du Marché, à contourner cet obstacle par l’ouest en empruntant la rue Notre-Dame ou par l’est par la rue Grande. A l’époque, la rue Beaujeu était signalée comme principale voie d’accès car « toutes les autres rues n’étant pas pratiquables aux charrettes à cause de la raideur de la rampe ». La Dévalade était décrite fort dangereuse car étroite, pentue, encombrée de rochers se détachant des murailles et dépourvue d’un parapet protégeant les charrettes, des chutes dans le précipice.

19ème siècle : le dynamisme de pertuis

Reprenons le discours de M Lançon :


«Mais aujourd’hui qu’on a satisfait en grande partie à ces exigences qu’il s’est fait dans notre ville des travaux importants qui ont eu pour objet de créer des boulevards, des avenues larges aux abords de notre ville, avenues indispensables en présence du prochain établissement du chemin de fer des Alpes, d’améliorer nos places et marchés, de reconstruire nos greniers publics, de créer de nouvelles fontaines, un nouveau cimetière, de prolonger notre belle promenade du cours et d’élever un beau monument à la mémoire de mon regrettable prédécesseur M Alfred Morel.

Aujourd’hui donc que tous ces travaux sont termines et que la dépense à laquelle ils ont donné lieu est presque entièrement soldée , que les ressources de la commune augmentent considérablement par suite de l’importance toujours croissante que prennent chaque jour nos marchés… »


Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.
Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.

Vue de la rue François Morel

© 2005-2007 Photo Mr Raymond Gibert.




uel bilan ! Toutefois, le discours du maire, non apolitique, suscite quelques interrogations. Pertuis, à l’image de Paris, Lyon, Bordeaux, Lille et surtout Marseille, vécut-il, sans exclusive, une époque euphorique, bâtisseuse, marquée par la réussite économique et la volonté de Napoléon III d’accélérer un mouvement de modernisation ?



es nombres, donnés par la municipalité, signalent une considérable augmentation des revenus de la commune sur une décennie. En 1855, ils s’élevaient à 35 000 francs par an. De 1856 à 1865, ils atteignirent 50 000 F. Dans la ville et son terroir, les grandes réalisations démontraient de façon tangible les réussites du Second Empire.



ourtant, aux élections de 1863, les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille) votèrent en majorité pour les républicains. Dans le Midi, ces derniers gardaient souvenance de la répression impitoyable qui suivit le coup d’état de 1852. A Pertuis, le 8 mars 1870, le Conseil municipal avec à sa tête le maire, M Martelly, émit des vœux pour l’obtention de la liberté de nomination des agents salariés par la commune et « pour une mise en rapport avec les exigences de notre époque d’émancipation et de progrès. »



ix mois après ce vœu émis de la municipalité pertuisienne de M Martelly, l’Empire s’écroulait. Il fut balayé avec une promptitude étonnante ! Le 19 juillet 1870, la guerre était déclarée à la Prusse. Le 2 septembre Napoléon III capitulait à Sedan. Le 4 septembre la République était proclamée !



ongtemps on reprocha au Second Empire, la légèreté des comportements de sa classe dirigeante, la spéculation foncière effrénée, les fêtes…De nos jours, des historiens tempèrent ces jugements sévères et mettent au crédit de Napoléon III des réussites qui contribuèrent à la création de la France contemporaine : l’extension du réseau de chemin de fer, développement des grandes compagnies maritimes, modernisation des villes, le développement de l’industrie, l’appui apporté à la recherche scientifique (Pasteur)…

L’accomplissement du projet de percement.



rojet qui partant de la place Mirabeau se dirigera dans la quartier St Pierre sur une ligne droite à peu près dans le même axe que la promenade du Cours jusqu’à la rue de l’Abbaye en empruntant les maisons Lazare Pierre, d’Hupaïs jean Baptiste, François et Xavier Roche Cette nouvelle rue aura 8 m de largeur moyenne dans la traversée de la maison Lazare et 7 m sur tout le restant de son parcours…



lle présente l’avantage de créer un accès facile et commode aux habitants de tous les vieux quartiers de la ville, de donner une plus-value considérable aux maisons de ces quartiers et d’y introduire par cette large voie de communication, toute la propreté et la salubrité désirables et bien nécessaires pour la santé de ces nombreux habitants… »

Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.
Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.

Vue de la rue François Morel

© 2005-2007 Photo Mr Raymond Gibert.




a conformation du réseau urbain pertuisien ne nuisait pas uniquement à la circulation. La salubrité en souffrait également. L’entrée dans ce quartier, à occupation fort dense, donnait la sensation de s’engager dans un lacis sombre, tortueux, mais aussi sale car dépourvu d’installations sanitaires adéquates. Au 19ème siècle les épidémies de choléra, typhoïde, variole, qui avaient tant fauché les populations des siècles précédents frappaient encore. En 1859, la variole avait emporté le maire Alfred Morel à l’âge de 49 ans. Il avait rendu visite à des malades. Dans les travaux d’urbanisme entrepris sous le Second Empire, l’hygiénisme, s’appuyant sur les récentes découvertes scientifiques (dont celles de Pasteur), était sous-jacent.

De 1865 à 1866, les pics des démolisseurs qui avaient déjà abattu des murailles et leurs portes, des vestiges du château comtal, l’ancienne maison commune et son beffroi , percé une rue (future rue Danton), attaquèrent la partie ouest de la barre de demeures accolées bordant la place du Marché.

Des maisons disparurent. Dans un lointain passé, l’une d’entre elles avait abrité les Aymar. Une branche de cette famille de notables, donna plusieurs viguiers, représentants du roi dans la ville. D’autres branches occupèrent d’éminents postes dans les institutions aixoises (Parlement et Chambre des Comptes).

Le long de la saignée, les habitations amputées retrouvèrent une nouvelle façade.

Trente ans plus tard, le percement fut parachevé par l’élargissement de l’ancienne rue de l’Abbaye, dans le prolongement. De la Place du Marché à la Place St Pierre, cette voie rectiligne achevée en 1897, prit le nom de François Morel.

François Morel



a famille Morel donna deux maires à Pertuis : François, et Alfred son fils. Nous retracerons la destinée du fils lors de l’évocation de l’histoire du Cours de la République.



rançois Morel naquit en Suisse en 1773 et fit des études juridiques.

Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.
Vue de la rue François Morel depuis la place Mirabeau.

Vue de la rue François Morel

Photo Gaillandre




eune homme, il vécut l’époque révolutionnaire à Paris. On peut penser que c’est-là qu’il entendit parler de Pertuis pour la première fois. Sa formation de juriste lui valut de rencontrer Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, soeur d’Honoré Gabriel Mirabeau, surnommé le Tribun. Elle lui confia la mission de gérer les biens de la famille Riquetty mis en vente par la Nation. Il vint et s’installa à Pertuis.



es liens avec la famille Mirabeau se resserrèrent quand il épousa la filleule de la marquise de Cabris : Louise de Verneuil. Une fille, Louise Lydie naquit en 1804 puis un garçon, Alfred Henri, en 1810.

Son intégration alla au-delà de la vie familiale : il fut maire de 1816 à 1831 puis de 1843 à 1852.

Le 3 janvier 1852, à midi, trois de ses voisins vinrent à la mairie de Pertuis déclarer que « M François Henri Morel, chevalier de l’ordre royal de la légion d’honneur, âgé de 79 ans veuf de Louise Marie de Verneuil, était décédé aujourd’hui à 3 h du matin N° 3 rue de la Tour »

Son fils Alfred, mourut sept ans après. Il légua une forte somme à la ville dont une partie fut destinée à une œuvre d’embellissement commémorant la mémoire de son père. Ce fut la création de « la rue François Morel ».

Sources.

A C de Pertuis : Registres de Délibérations de l’époque du Second Empire.
Microfilm de l’Etat-civil de l’année 1852.
Mme Line Gibert. © 2006-2007.

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