Chroniques de Pertuis

<<   Retour à la liste des chroniques ---[]

uelle cérémonie pertuisienne était la plus appropriée pour ouvrir ces « Chroniques de Pertuis », que « l’entrée dans la ville » ?


Chronique 1 - « Une « entrée » dans Pertuis. »


Blason Marquis de Vitry Blason Marquis de Vitry
Le blason du Marquis de Vitry

Le blason du Marquis de Vitry


Croquis d'après un document extrait du site
http://www.heraldique-europeenne.org

ongtemps dans le passé, les villes de Provence, si fières des droits et libertés que leur avaient légués leurs ancêtres, reçurent leurs invités avec ce cérémonial riche en symboles.

Jusqu’à la Révolution, l’histoire de Pertuis, pourrait se partager en deux grandes parties :
-la construction de la communauté avec ses droits, ses libertés, ses privilèges jalousement protégés.
-l’érosion progressive de tous ces acquits à l’émergence de l’absolutisme royal. Cet absolutisme amoindrit, combattit voire fit disparaître les Etats, les parlements, mais aussi les libertés et les privilèges des provinces et des communautés qui se révélèrent incompatibles avec l’unicité de la loi dans le royaume.

L’entrée que nous allons décrire se déroula en 1632, sous le règne du roi Louis XIII. Règne très représentatif de ce temps où la Provence et ses communautés perdirent nombre des spécificités que leur avait conférées « la charte provençale » lors du rattachement de notre « Païs » au royaume de France. Richelieu oeuvra beaucoup à cette perte.

Le personnage accueilli ce jour-là dans Pertuis, était Nicolas de L’Hospital, marquis et maréchal de Vitry.

A) Repères chronologiques :

B) Le Maréchal de Vitry en Provence.

la lecture de ces quelques repères chronologiques, on constatera que l’arrivée du maréchal de Vitry, nouveau gouverneur de la Provence, intervint en une période dramatique. Une réputation de « fort caractère » le précéda. Réputation, que les Provençaux reconnurent par la suite non usurpée.
Il n’aimait pas les Aixois. Faut-il mettre au compte de cette aversion, ou à son amitié avec M de Créquy qu’il côtoya à la Cour à Paris ou tout simplement aux charmes du château, propriété des Créquy ducs de Lesdiguières, le fait qu’il vint si souvent à la Tour d’Aigues ? Ses visites furent si nombreuses, qu’on peut se poser la question s’il ne considéra pas ce lieu comme résidence au même titre que celle où il fut logé à son arrivée à Aix. Il demanda aux consuls pertuisiens de mettre une maison à sa disposition sur laquelle furent accrochées ses armoiries. Ses gens y déposaient leurs emplettes quand ils venaient au marché.

C) 22 mars 1632, annonce de l’arrivée du maréchal.

Armoiries du Roy
Armoiries du Roy

Armoiries du Roy

Croquis d'après un document extrait du site
http://www.paris.org

« sera randu et fait au dit Seigneur Mareschal de Vittry touts les honneurs & et complimants que seron possible a ceste communauté »
(registre des délibérations)

l’annonce de l’arrivée du gouverneur de Provence, Pertuis pavoisa.
1) Les travaux de décoration. La communauté fit appel à deux maîtres peintres locaux, deux frères, Jacques et Jean-Louis Bertrand. La famille Bertrand, originaire de la ville de Troyes avait acquis une grande réputation notamment par la décoration des multiples bannières des confréries de la ville. A l’énoncé de ce que réalisèrent les deux peintres, en seulement quelques jours, on peut penser qu’ils employaient d’autres personnes dans leur atelier :
- peinture des armoiries du Roy, « a plain fond d’or » avec la couronne et ses deux ordres (de St Michel et du St Esprit).
- peinture des armoiries de Mr le Maréchal de Vitry, à plein fond d’or avec la couronne et ses deux ordres (St Michel et St Esprit) auxquels furent ajoutés deux anges devant les armoiries et deux bâtons de « maistre de camp ».
- 500 panonceaux sur lesquels étaient peintes les armoiries du Roy, de la ville et du maréchal.
- 48 mains de papier et 60 autres panonceaux (50 aux armes de Pertuis et 10 de celles du maréchal).
Ces œuvres picturales coûtèrent 213 livres aux finances de la ville.

Lors des entrées de grands personnages, les villes provençales avaient pour coutume de dresser des arcs de triomphe (ou entrées). En 1622, Louis XIII vint en Provence. Malgré le caractère inopiné de cette visite, Aix et Marseille, parvinrent en quelques jours à dresser plusieurs de ces constructions légères où se côtoyaient des éléments naturels (fleurs, plantes), des animaux (oiseaux) des scènes allégoriques, des inscriptions savantes pour lesquelles on faisait appel à des religieux… La traditionnelle rivalité des deux cités avait certainement contribué à stimuler l’imagination des artistes locaux. >Quelle fut la décoration des entrées de Pertuis ? Les textes ne le disent pas. On en dressa trois : une devant le domicile du Sr d’Albette où allait loger notre hôte, une devant la maison de ville et l’autre devant l’église.

2) Les préparatifs pour la collation.
es emplettes pour la traditionnelle « collation » et la remise des présents de bienvenue furent faites. On peut s’en étonner mais les achats de confiture sèche (pâte de fruits) incombaient toujours à l’apothicaire. Ainsi, en cette circonstance, l’apothicaire Honoré Monyer (Monier) alla à Aix acheter des confitures et des dragées.
En toutes occasions, coulait le vin de Pertuis. Le vin blanc et le vin « claret » étaient plus particulièrement cités lors des fêtes et des cérémonies. Ils accompagnaient les confitures sèches et les chandelles dans les présents de bienvenue. C’est ainsi que la ville paya celui servi à la collation, mais également celui qu’elle commanda à Charles Cambe hoste (aubergiste) et qui fut offert au maréchal. Le breuvage du présent fut présenté en flacons de verre achetés à Delphine Brochier.
Dominique Mille, le boulanger, livra 13 pains.
De Vitry étant accompagné de sa « maison » avec un « mettre dottel », la ville fournit 2 quintaux de charbon pour la cuisine.

3) Les travaux de voirie.
e maréchal arriva en carrosse. Pertuis ne devait pas recevoir souvent ce genre de véhicule : la communauté fut contrainte d’entreprendre des travaux.
La configuration de la ville enserrée dans des « murailles » fortifiées, était un handicap pour la circulation de ces encombrants véhicules. Le carrosse du gouverneur devait arriver face à la porte de la Durance (actuelle place Parmentier, en face du couvent des Carmes). Certes une grande portion du trajet entre la porte de la Durance et la place du marché avait été « caladée » au début du 17ème siècle, mais l’étroitesse et la sinuosité des rues rendaient le déplacement impossible. On prévit de regagner la maison commune par un autre itinéraire. Cette maison commune de 1632 n’existe plus. Elle a disparu lors de travaux d’élargissement de la rue Voltaire. Elle se situait un peu plus haut que l’actuelle mairie, dans le groupe de maisons encadré par les rues Bonne et de l’Eglise.

On opta donc pour un itinéraire différent. Ayant dépassé l’église des Carmes, le carrosse tournerait à gauche et emprunterait la rue de la Bourgade (de nos jours, elle a pris le nom de « rue Colbert ») et c’est par la porte du Château que le véhicule et le cortège entreraient dans la cité. La place, face à la porte du Château, serait assez spacieuse pour amorcer le virage (actuellement « place du 4 Septembre »).

Photo Place du 4 Septembre
Place du 4 Septembre

Place du 4 Septembre

© 2005-2006 Photo Mr Raymond Gibert.

La porte du Château, elle aussi a disparu. Elle se situait à quelques mètres (direction nord) de l’annexe de la mairie nommée « les Greniers ». Attention, ces greniers, de construction beaucoup plus tardive, n’existaient pas à l’époque de l’entrée. Au début du 17ème siècle, les terrains bordant la muraille (anciens fossés) étaient rarement bâtis. Ils appartenaient au « domaine royal » et relevaient directement de l’autorité du souverain. Il en était ainsi pour les choses destinées à l’usage public, les routes et les chemins (publics), la mer, les rivières navigables, les fortifications des villes. Le roi de France étant comte de Provence, et coseigneur de Pertuis, on imagine dans quel imbroglio juridique se plongèrent les Pertuisiens qui construisirent sur les portions du domaine du Roi, encore soumises à des droits royaux.
La maison qui accueillerait le maréchal et son encombrant équipage se situait non loin de la porte, mais à l’intérieur de l’enceinte. Elle appartenait à une grande famille pertuisienne dont l’histoire était étroitement mêlée à celle de la ville : la famille d’Albette (Aubette).
Autour de la vaste place du marché, non loin de l’église paroissiale et de la maison commune, se dressaient les grandes et belles demeures de nombre de familles « d’apparents » (notables). Le maréchal de Vitry aurait pour voisins, les de Janson, de Martelly, De Croze, d’Aymar, D’Orgon, D’Arnaud... Ses chevaux pourraient profiter de la proximité de nombreuses écuries dans la rue « des Courts », derrière la maison de M D’Albette.
Mais l’accès à la porte du Château devait faire l’objet de gros travaux d’aménagement. Deux ans auparavant, quand la ville fut touchée par la peste, l’installation d’un cordon sanitaire (barricade ou barrière) avait provoqué quelques dégâts dans ce lieu. Aussi engagea-t-on des personnes pour enlever de grosses pierres et charrier de la terre destinée au comblement d’un fossé.

4) L’organisation des réjouissances.
’entrée était une fête. Pouvait-on concevoir une réjouissance en Provence sans « bravade » et sans musique ? Pour celle-ci, les trois tambours pertuisiens, Massot, Collanier et Fabregon furent payés pour trois jours de vacation. Leur nombre étant insuffisant, on en recruta dans les villages aux alentours, notamment à la Tour d’Aigues. Notre voisine nous envoya également des armes : piques et surtout des mousquets. Ces derniers allaient participer à la traditionnelle « bravade » (décharges de mousquets). Pour la poudre, Pertuis avait l’avantage d’en fabriquer dans une petite structure au bord de l’Eze : un martinet à poudre (marteau-pilon actionné par la force de l’eau) et dirigé par un « poudrier », M Silvy.

5) Faire bonne figure.
u’auraient pensé les visiteurs devant les pauvres tenues des serviteurs de la ville ? Aussi la communauté commanda-t-elle un nouvel habit pour le serviteur Bernard Berard et le trompette (crieur public) Sébastien Fabregon. Parmi les nombreux tailleurs de la ville, les consuls choisirent Guillaume Maunier qui confectionna un habit « d’estamine » violet, à 10 boutons et galons de soie. Le cordonnier Huguet Croin les chaussa. Le chapelier Barthélémy Silve ou Silvy, leur fournit un chapeau.
Durant quelques années, les papiers des trésoriers signalèrent des achats pour une personne dont on prenait grand soin : « Claude l’Inossam ». Pour l’entrée du maréchal on le dota d’une robe neuve et de chaussures commandées à un cordonnier.

Carrosse du Maréchal de Vitry
Carrosse du Maréchal de Vitry

Carrosse du Maréchal de Vitry

Dessin d'après l'Histoire de France
CE1 Bonifacio - Maréchal - Hachette


6) 27 mars 1632,
’entrée solennelle du maréchal de Vitry. Ainsi que nous venons de le constater, une entrée ne s’improvisait pas. Il en était de même pour les différentes phases de la réception de l’hôte de marque. On l’accueillait à la limite du terroir. En l’occurrence, ce 27 mars, au bord de la Durance : de Vitry arrivait d’Aix.
Les consuls, Honoré Moutte, Raphaël Pezet et Louis Croin, comme dans toutes les grandes occasions, avaient accroché leur chaperon aux couleurs de la ville sur l’épaule. Ils arrivèrent à cheval, entourés de notables pertuisiens. Les montures avaient été louées à des « mulatiers » très nombreux dans Pertuis ou empruntées à des personnalités de la ville.
La traversée de la Durance de sa seigneurie se révéla très délicate. A l’époque, pas de pont, mais un bac appelé aussi barque ou bateau. La rivière, grossie par les pluies du printemps, rendit difficile le passage du carrosse.
La Durance franchie, le roulement du tambour consulaire donna le signal de la formation du cortège qui s’ébranla au son des tirs de « l’artillerie » de la milice de la ville.
Le cortège s’arrêta à la porte du château pavoisée aux couleurs de la Provence et où figuraient en bonne place les trois armoiries : du Roy, de la ville et de Vitry.
Le viguier Aymar, le représentant du pouvoir royal dans la ville, prononça une harangue de bienvenue et les clefs de la ville furent présentées au maréchal. Le trésorier ne précisa pas si celles-ci étaient en or comme dans les grandes villes, mais on les avait ornées de rubans achetés à André Armellin, marchand.
Le narrateur de cette entrée, un archiviste pertuisien du 19ème siècle, omit un moment très important de la cérémonie : le serment de l’arrivant, de respecter les libertés et privilèges de la communauté qui le recevait. Le prononça-t-il ? Les consuls le demandèrent-ils ? On ne sait. Mais l’époque ne se prêtait guère à une telle sollicitation. La répression frappait ceux qui avaient participé à la révolte des Cascavèux. Celle-ci avait eu pour principale cause la volonté des Provençaux de préserver leur droit de baser l’imposition sur la valeur des biens fonciers « taille réelle » et ce après la répartition opérée par « les Etats de Provence. ».
Aix était lourdement condamné à indemniser ceux dont la maison, les meubles, les hardes, les forêts (La Barben) voire le carrosse, avaient disparu dans les incendies allumés par les émeutiers. Pertuis avait-il la conscience tranquille ? Alors qu’il recevait l’émissaire du Roy, n’avait-il pas souvenance d’une certaine réunion de la noblesse tenue dans son couvent des Carmes ? Les participants y avaient décidé la formation d’une armée de révoltés que les communautés fourniraient en piques et mousquets !! Des forgerons pertuisiens avaient confectionné les piques. Des serruriers, comme les deux frères Gilly, devinrent des spécialistes de la réparation des mousquets d’occasion achetés à Aix. La discrétion et la prudence étaient de mise, M de Vitry avait l’humeur coléreuse et rancunière !
Après la collation, le maréchal regagna la maison de François d’Albette et constata que les consuls de Pertuis étaient très attentionnés. Des hommes avaient été dépêchés jusqu’au château de la Tour d’Aigues où ils avaient emprunté des tapisseries qu’ils avaient transportées puis reclouées dans la maison d’accueil.

7) Le lendemain,
e lendemain, le maréchal traversa la place et pénétra dans l’église paroissiale Saint-Nicolas dont le parvis avait été décoré par un arc de triomphe. M De Vitry allait assister à la messe. Depuis plusieurs mois, l’église retrouvait l’éclat des cérémonies qu’elle avait perdu durant l’épidémie de peste. Dans la ville fermée par le blocus, les rassemblements de personnes avaient été interdits et principalement les cérémonies religieuses. De nouveau retentissaient la musique de l’organiste, les chants des enfants de « cœur » que dirigeait le maître de musique Lieutard, et les « presches » des prédicateurs recrutés pour les fêtes de Carême et de Noël.


Eglise St-Nicolas

Eglise St-Nicolas

© 2005-2006 Photo Mr Raymond Gibert.

La messe terminée, le maréchal reçut outre les présents déjà cités (confitures, dragées, pain, vin), de quoi améliorer l’ordinaire de sa table : des volailles, du gibier (12 perdrix), 2 moutons…Les séjours du gouverneur à la Tour d’Aigues se multiplièrent. Chaque fois, la ville se montra généreuse au détriment de ses « gelliniers » (poulaillers). On se devait de garder la « bien veillance » d’un personnage si haut placé !
Le calcul de certains Pertuisiens qui cherchèrent l’appui du protégé du Roy, se révéla erroné. M De Vitry déplut à Richelieu. Au cours des combats engagés pour délivrer les Iles de Lérins, le maréchal irascible frappa à coups de canne le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux et protégé du ministre. Il fut enfermé à la Bastille où il rencontra d’autres hauts personnages avec lesquels il complota contre leur ennemi commun. Il ne sortit de la forteresse qu’après la mort du ministre cardinal. La reine Anne d’Autriche le nomma alors, duc de Vitry.

Sources.

Archives communales de Pertuis : registres de délibérations et papiers des trésoriers de l’époque.
Bibliothèque Méjanes d’Aix : ouvrage Histoire d’Aix de l’historien Haitze.
Ministère de la culture : Inventaire topographique du Pays d’Aigues.

Mme Gibert autorise seulement la reproduction ...

... de courts extraits des pages du site sous réserve de la mention de l’auteur et de l’origine des documents et à l’exclusion de toute utilisation commerciale ou onéreuse à quelque titre que ce soit.